ZÉROCRATIE [zerokrasi] n.f – 1994 ; ar. sifr « vide, zéro » et gr. kratos « le pouvoir » 1♦ Système politique dérivé de la démocratie dans lequel le pouvoir du peuple repose sur une illusion. => aussi usurpation, imposture 2♦ Terme utilisé pour critiquer ou dénigrer la démocratie représentative dans le but de revendiquer une démocratie directe => aussi autogestion.
Le bulletin est dans l’urne. L’illusion, pendant quelques secondes, d’exercer un vague pouvoir. Une illusion, un souhait. L’électeur, rempli de l’idée du devoir accompli, s’en va attendre les résultats des élections. Triste divertissement qu’il contemple, désarmé, devant son poste de télévision. Le lendemain, la vie reprend. Rien ne change sauf souvent en pire. Le carrosse du citoyen, un jour courtisé, redevient citrouille. Conquis de haute lutte ou bien jetés comme des miettes de pain aux pigeons, ses droits jadis acquis, lui seront régulièrement contestés. Il se cantonnera dans une posture défensive. Tout juste encore pourra-t-il se plaindre et manifester à travers les canaux que l’on aura ouverts pour lui. Peut-être finira-t-il par masquer son désespoir derrière un sourire cynique.
Abdiquant par son suffrage, en une servitude volontaire, le citoyen subira ainsi pendant plusieurs années la politique du chef censé le représenter. Mais qu’il se console. La démocratie c’est lui. Demain, il pourra voter par SMS pour la nouvelle star académique. Il sera sollicité pour un panel de citoyens représentatifs plus vrai que nature. Il pourra faire un bilan de compétences pour devenir vigile chez Carrefour. Il pourra faire un geste pour l’environnement grâce à Mac Donald’s ou Areva.
Démocratie ? Lorsque les notions de droite et de gauche ont depuis longtemps implosé et se sont dissoutes dans un spectacle grotesque. Démocratie ? Lorsque chaque candidat est un produit à vendre. Lorsque chaque citoyen est une cible personnalisable en fonction des études de marché. Démocratie ? Lorsque l’opinion, depuis de nombreuses années, glisse vers le sécuritaire. Démocratie ? Lorsque la contestation est cantonnée dans la sphère culturelle, là où bien loin de nuire à l’ordre établi, elle n’est qu’une offre festive ou dépressive de consommation. Démocratie ?! Le soi-disant pouvoir d’un peuple soumis à un bombardement constant d’informations anxiogènes et de publicités narcissiques. Démocratie ou meilleur des mondes libéral ?
Mais après tout peu importe. Oui. Car tout va bien dans les zones où sévit le capitalisme avancé. Puisque l’idée de révolution elle-même s’est transformée en un gadget de marketing permettant, à bon compte, de se différencier sur le marché des idées. Tout va bien. Tant que les enjeux du pseudo-débat sont façonnés et orientés par les médias et les instituts de sondages. Tant que ceux-ci dépendent pour la plupart de grands groupes capitalistes. Aucune importance, effectivement. Car tout est uniformisé. Si bien que la seule façon de se distinguer – et finalement d’exister – se limite aux formes préfabriquées de l’hédonisme ou de l’effort consumériste.
Zérocratie. C’est à la fois un constat lucide. Celui de la façon dont fonctionne l’ordre en place. C’est aussi un idéal. Celui de la dilution du pouvoir dans la réalité, jusqu’à le rendre nul. Jusqu’à ce que nous puissions créer, appliquer et modifier nous-mêmes les règles du jeu.
Mais nous ne sommes que des musiciens. Nous ne sommes pas des militants. Notre musique n’est que le fruit de notre imagination, l’expression de nos émotions, l’interprétation de notre quotidien et de nos idées. Nous essayons juste de creuser des brèches au travers d’un environnement aliénant. Et parfois, nous pouvons y entrevoir des étincelles de vie.
Un zérocrate, le 29 septembre 2007.